La Torah fait-elle réellement mention de la légitimité d’un Etat palestinien ?
Hervé élie Bokobza : Non, il n’y a certes pas trace d’un Etat palestinien dans la Torah, mais la question se pose autrement : pour la Halakha, il n’est pas pertinent de chercher un texte approuvant un Etat palestinien. En revanche, il convient de voir si la situation actuelle présente les conditions requises par la Torah pour que la descendance d’Abraham hérite en toute légitimité de la terre d’Israël. Or, cette légitimité repose en premier lieu sur l’accord des autres nations du monde. C’est pourquoi nombre d’autorités religieuses n’ont rejoint le projet sioniste qu’après l’obtention de cet accord.
Comment définiriez-vous la Halakha ?
Hervé élie Bokobza : La Torah n’inclut pas uniquement la Bible mais également la tradition orale. Ainsi, bien que la Torah écrite reste le socle sur lequel repose le judaïsme, elle n’est pas
considérée comme le Livre de Loi par excellence. La Halakha représente la partie législative du Talmud où l’on discute aussi bien des lois religieuses que des lois civiles. Ses interprétations, fondées sur des règles précises, permettent de dégager une loi cohérente à partir de la Torah écrite et des enseignements reçus de la tradition. Cette loi devra tenir compte des conjonctures historiques liées aux nouvelles conditions de la diaspora. La Halakha ne se réclame donc pas d’une « vérité absolue » qui ne ferait qu’idolâtrer le message divin, mais propose au contraire de tenir compte de toutes les composantes du discours. Dès lors, la première exigence de la Halakha n’est plus « Quelle vérité cherchons-nous ? » mais : « A partir de quels éléments la Torah est-elle en conformité avec la conscience des hommes ? » La vérité halakhique devient ainsi dépendante d’une décision conjoncturelle des sages qui, à défaut d’autres preuves, sont garants de la pérennité de la révélation du Sinaï.
Quelle leçon ce travail a-t-il donné à l’homme de foi et au militant des droits de l’homme que
vous êtes ?
Hervé élie Bokobza : De nos jours, chaque groupe religieux, ethnique ou politique a tendance à se revendiquer comme garant de la vérité. Dans mon approche du judaïsme (non au sens religieux du terme mais en tant que culture et patrimoine universel), je défends l’idée que si « vérité » il y a, elle s’inscrit dans le regard et la conscience de chacun. Avec ce livre, j’ai tenté de développer une réflexion dégagée de toute tension ethnico-religieuse, et de montrer comment le message de la Torah compose avec l’ensemble de l’humanité, sans distinction. La mise en forme de ce projet a renforcé ma conviction que tout enseignement est digne d’intérêt, et ne peut se prévaloir d’une vérité que s’il est au service de l’humanité. C’est sur le chemin de la paix (Shalom, qui est aussi l’un des noms de Dieu), que la première ouverture vers l’autre devient possible et que se réaffirment ainsi les valeurs universelles de l’enseignement de la Torah.
Rendez-vous
| Jour | Debut | Fin | Thème |
|---|---|---|---|
| 09/06/09 | 11:00 | 12:30 | Conférence: Présentation du livre 'l'autre' l'image de l'étranger dans le judaïsme Au Centre Maayan Au 8, 10 - 12 rue Moufle - Paris 11ème Métro : Richard Lenoir. |
La presse en parle...
Conflt Israélo-palestinien et Halakha
Hervé élie Bokobza publie ici une réflexion inédite puisée aux sources de sa formation au judaïsme rabbinique. En démontrant que le langage de paix participe de la nature même des valeurs religieuses, l’auteur cherche à cerner l’opinion de la Torah et de la tradition juive sur l’épineuse question du conflit Israélo-palestinien en laissant le lecteur "libre de se forger son propre avis". Un ouvrage qui suscite réflexions et discussion dès lors qu’il affirme que la préoccupation du judaïsme n’est pas uniquement tournée vers le peuple d’Israël : si, s’interroge l’auteur, la volonté de D’. est de nous voir composer avec la réalité qui est la nôtre, la sagesse n’est-elle pas d’aller en ce sens plutôt que de se livrer à une lecture radicale, contraire au judaïsme qui préconise l’ouverture à l’autre ? Une volonté de dialogue, relayés par le rabbin Philippe Haddad, préfacier de cet essais.
Actualité Juive 11 septembre 2008
Iconoclaste, cet Israël-Palestine. La paix à la lumière de la Torah, aux éditions l'Œuvre.
En 1967, le conflit israélo-palestinien cesse d’être une question de géopolitique pour devenir un problème religieux touchant aux fondements du judaïsme.
Les relations entre les communautés en sont vivement affectées. En menant une réflexion approfondie à partir de la Torah, l’auteur apporte à cette question une réponse inédite et promeut le dialogue, au nom de l’harmonie et de la paix.
En menant une réflexion approfondie, peut-être même trop, à partir du Texte, Hervé élie Bokobza veut démontrer que la loi religieuse ne fait pas obstacle au partage de la terre d'Israël et que la création d'un État palestinien ne constitue en rien une trahison du judaïsme. "Les arguments des autorités religieuses (juives) à l'encontre de l'autonomie palestinienne (sont) seulement valables, selon la Halakha, avant que l'autonomie soit amorcée. Mais dès lors que cette dernière établit une souveraineté palestinienne dans les territoires, il n'est plus possible de tenter par les armes de la défaire". l'établissement de l'État palestinien serait comme un "gage de sécurité pour les Israéliens".
L'auteur conclut sur un appel courageux en souhaitant que "les innocents ne paient plus de leur vie les bavures des responsables politiques de la région". Saura-t-on entendre à Jérusalem les analyses de ce livre inattendu et iconoclaste ?
Jean Leselbaum dans Tenua, février-mars 2008
Il démontre que la loi religieuse ne fait pas obstacle au partage de la Terre d’Israël et que la création d’un État palestinien ne constitue en rien une trahison des fondements du judaïsme.
L’examen des textes fondateurs de la Halakha, l’institution juive qui regroupe les lois, les sentences et les prescriptions religieuses réglant la vie quotidienne des juifs, il pose un regard nouveau sur le conflit israélo-palestinien et affirme que le langage de paix figure dans la nature même du religieux, quand celui-ci demeure fidèle à ses valeurs.
Massorti.com
Entretien avec Hervé élie Bokobza
Présentation du livre : ISRAËL-PALESTINE la paix à la lumière de la Torah
En été 2005, alors que les implantations israéliennes étaient sur le point de se retirer de Gaza, un journaliste de la chaîne LCI demandait au rabbin de Gaza : D’un côté, vous avez la Torah qui vous interdit tout retrait possible des implantations, de l’autre, l’Etat exige de vous retirer. Allez-vous respecter la loi démocratique ou celle de la Torah ? Le rabbin expliqua qu’il fera tout son possible pour convaincre son pays de ne pas aller à l’encontre de la Torah en expulsant les juifs des implantations. Cependant, si rien ne permet d’agir pacifiquement, il conviendra alors, de se soumettre à la directive du pays.
Sans discuter pour le moment le bien-fondé de cet échange, est-ce le rôle d’un journaliste de statuer sur la position de la Torah face à un rabbin en pareille circonstance ? Pire encore, ce dernier se contenta de répondre strictement à la question du journaliste comme si ces allégations relevaient de l’évidence. Cet entretien révèle les préjugés en cours pour ce qui est de légitimer au nom de la Torah la création d’un Etat palestinien. Sur cette question, on prêtera au Judaïsme une position radicale ; ainsi, on se tournera plus volontiers vers les religieux « modérés », en accord avec la démocratie, plutôt que d’entreprendre une relecture de fond des enseignements religieux.
À partir de cette réflexion, j’ai souhaité rédiger un article pour démontrer combien ces opinions, ancrées dans nos sociétés contredisent les fondements mêmes de la Torah. L’abondance du sujet s’est avéré telle que, page après page, le texte prit l’allure d’un essai : c’est ainsi qu’est né le livre.
Un tel travail se fonde sur le constat que la modernité n’a pas su apporter de réponse à la quête spirituelle de chacun, le retour du religieux s’est ainsi imposé afin de réhabiliter les valeurs spirituelles. Certes, la laïcité ne s’oppose pas à la légitimité des cultes, elle garantit même les libertés religieuses. Le problème commence lorsque l’individu affirme un besoin religieux que nos institutions ne peuvent satisfaire. La relégation du religieux dans le domaine privé peut donner au croyant le sentiment d’être abandonné. Privé du lien extérieur, ignoré de la sphère politique, il sera incité à s’en remettre, sans recul, aux textes fondateurs souvent archaïques, difficiles à interpréter. C’est la voie ouverte sur l’extrémisme.
C’est en ce sens qu’il m’a semblé pertinent de revenir aux textes de notre tradition, afin de démontrer combien le langage de paix participe de la nature même des valeurs religieuses : Grande est la Paix car la Torah n’a été donnée que pour faire la Paix dans le monde. (Maïmonide, Michneh Torah, lois de ‘Hannouca 4, 14, d’après Guittin 59, b).
L’exemple qui suit illustrera, je pense, l’idée de notre travail. Dans le cadre d’un dialogue interreligieux, sur le thème de la paix, j’ai parlé de l’ouverture proposée par la halakha au sujet de la création d’un Etat palestinien. Une femme présente m’a alors demandé : Où trouvons-nous dans la Torah mention d’un Etat palestinien ? Je lui ai dit ceci : Pour la halakha, la question n’est pas de savoir quel texte permet la création d’un Etat palestinien, mais de voir si la situation actuelle répond aux conditions requises par la Torah pour que la descendance d’Abraham puisse hériter de la terre d’Israël.
En effet, tout en considérant la Terre d’Israël comme patrimoine du peuple juif[1] — selon la halakha[2] — la promesse divine n’a de sens qu’au sein même du peuple juif, mais n’oblige en rien les nations. La prise en compte de leur point de vue devient donc déterminante pour que le peuple d’Israël puisse entrer en possession de son héritage en toute légitimité. Nos sages définissent cette loi en tant que convention internationale : Une terre appartient au peuple qui y réside, et ne peut être annexé en dehors du cadre définit par cette convention. Ce principe est valable aussi pour la terre d’Israël[3].
Or, si les nations permettent le retour des exilés, cela suffit à rendre inapplicable le décret imposant à Israël — par voie de Serments — de ne plus « revenir en puissance » sur sa terre avant l’avènement messianique (Talmud, Kétoubot 111, a). Comme lors du retour des exilés de Babylone, vers -515, le prophète Néhémie, ne prit l’initiative de rebâtir Jérusalem qu’avec l’accord du roi Cyrus (Néhémie 2, 4-8, Ezra 17-18)[4]. C’est uniquement à partir de ce principe, qui fait dépendre le retour des exilés à l’accord des nations, qu’une partie du monde de la Torah a finalement rejoint le projet sioniste. R. Meir Sim’ha ha Cohen (1843-1926), un des plus Grands Maîtres du Judaïsme, auteur du Or Samea’h, précisera[5], que puisque les gouvernements des nations, réunis à San Rémo, ont statué que la Terre d’Israël revenait de droit au peuple juif, les Serments ne sont plus applicables. Ainsi, la mitsvah de s’installer en Terre Sainte redevient réalisable.
Tout cela ne contredit en rien l’injonction de la Torah : Car vous hériterez [de la Terre], et vous vous y installerez. (Deu. 11, 31). Cette injonction, en effet, ne peut s’appliquer en dehors du cadre défini par la halakha. Or, plus aucune guerre de conquête n’est permise aujourd’hui (voir notre livre Partie II chap. 8-9) ; par conséquent, nous ne pouvons envisager l’application de cette injonction que par des voies pacifiques.
Le R. Moché Feinstein (1895-1986), grandes figures rabbiniques de son temps, confirme : Du fait qu’une guerre représente une situation de danger de mort Pikoa’h Nefech, les conditions exigées par la halakha ne sont plus réunies de nos jours pour entamer une quelconque guerre de conquête. Et ce, même s’il s’agissait d’un commandement de la Torah : Cela est d’une telle évidence qu’il est hors de propos de le remettre en cause. (Yiguerot Moché, ‘Hochen Michpat vol. 2 chap. 78). Enfin, même le Rabbi de Loubavitch, R. M. M. Schneershon (1902-1994)[6] — pourtant opposé à l’époque aux accords d’autonomie — affirmera : Si l’on me demandait s’il faut sortir en guerre, juste pour élargir les frontières — sans lien avec la sécurité — ma réponse serait négative. Cette guerre serait contraire à la halakha. (Livre Betsel hakho’hma p. 166).
Nous constatons ainsi combien la position de la halakha sur cette question, est très loin d’un discours radical tel qu’on a voulu le faire entendre.
[1] Exode (6, 8) : Je vous emmènerai vers la terre que J’ai juré de donner à Abraham [...] et Je vous l’ai donnée en héritage.
[2] Voir, entre autres, le Makneh sur le Talmud (Kedoushin 26, a) de R. Pin’has Halévy Horovitz ?-1805).
[3] Talmud (Guitin, 38, a) et le commentaire des Tossafot. Voir le Choul’han Aroukh Harav de R. Shnéour Zalman de Lyadi (1745-1812) (lois de propriété n° 3).
[4] Comme le précise R. Chmouel Eliezer Edels, le Maharchah, (1555-1632) — grand classique de la littérature talmudique —dans son commentaire sur le Talmud (ibid).
[5] Citée par R. S. J. Zévin (1890-1978) dans la nouvelle édition de son livre Laor hahalakha p. 86.
[6] Le soutien du Rabbi de Loubavitch pour le maintien des territoires, ainsi que son opposition aux accords d’autonomie, se justifiait uniquement pour des raisons sécuritaires. (Voir israël Palestine II chapitre 3-6 p. 160 sq).
